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Russie : les chemins de la puissance

Auteur : Isabelle Facon, édité par Artège en 2010

Fiche de Lecture par : Catherine Glinatsis

1. Présentation de l’ouvrage :

Diplômée de la Sorbonne, ancienne Senior Associate Member du Saint Antony’s College (Université d’Oxford), Isabelle Facon est chercheur à la Fondation pour la Recherche stratégique où elle est spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes s’intéressant particulièrement à la réforme militaire et à l’évolution des relations civilo-militaires. Par ailleurs, elle est Maître de conférence à l’École polytechnique depuis 2008, elle enseigne également à l’Institut catholique de Paris depuis 2003. Elle est membre de l’Association des Internationalistes et du Conseil scientifique de la revue en ligne Journal of Power Institutions in Post-Soviet Societies. Auteur de plus de cent publications en France et à l’étranger, Isabelle Facon apporte une expertise précise sur ces thématiques.

Dans son essai Russie, les chemins de la puissance, Isabelle Facon expose la vision russe de la Russie et de son rapport au monde. Les russes ont depuis toujours le sentiment d’avoir une destinée particulière. En ce sens, la Russie estime qu’elle doit être reconnue comme une grande puissance  au rayonnement planétaire. Ce sentiment est renforcé  par ses caractéristiques territoriales (le territoire de la Russie s’étend sur 17 000 000 de km² ce qui en fait le plus grand pays du monde), vision par ailleurs confortée par le statut d’empire historique du pays. En 1991, la fin de la guerre froide a précipité la chute du communisme soviétique. La disparition de l’URSS a provoqué un choc profond au sein du peuple russe et de ses élites dirigeantes. Pendant plusieurs décennies, la Russie qui représentait un modèle idéologique a en effet constitué avec les États Unis l’un des deux pôles autour duquel le monde s’est organisé. La Russie moderne cherche donc à retrouver sa place dans le nouveau système des relations internationales. Par ailleurs sur le plan interne, Moscou a subi pendant plus d’une décennie une crise profonde et multiforme due notamment au retrait de l’État qui a précipité le développement de la précarité économique et des inégalités et a eu pour conséquence d’affaiblir la cohésion sociale. L’auteur revient alors sur les desseins poursuivis par les dirigeants russes depuis Eltsine jusqu’à Medvedev, démontrant la volonté de ces derniers de refonder une puissance presque inscrite dans sa géographie et analysant les instruments utilisés par ces derniers pour redonner à la Russie une place dans le monde global. Mais malgré des tentatives d’ouverture à l’ouest comme à l’est, le pays ne parvient pas à rattraper son retard technologique et reste paralysé par son obsession sécuritaire alimentée par une géographie ouverte sur l’extérieur et accentuée par une perte d’influence sur ses voisins immédiats considérés comme des « zones tampons ». Toujours à la recherche d’une identité post-soviétique, méfiante à l’encontre de l’étranger, hostile aux alliances pérennes, fluctuante entre orient et occident, la Russie peine à se redéfinir et risque de renouer avec ses vieux réflexes autoritaires hérités de l’époque impériale.

L’année 2008 a été marquée par la guerre russo-géorgienne et la reconnaissance par Moscou de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud ont entraîné une forte indignation de la part des gouvernements occidentaux. Par ailleurs, cette année a connu une grave crise financière américaine qui s’est propagée à l’ensemble du monde atteignant  son paroxysme en 2009. Cette crise financière  internationale a  provoqué un ralentissement du commerce international et a progressivement engendré une récession économique mondiale. Les prix des matières premières et de l’énergie, principaux moteurs de la croissance russe ont fortement chuté ayant des répercussions sur les structures économique, sociale et politique du pays. Enfin, le début du 21ème siècle voit émerger le développement des nouvelles technologies, à l’image d’internet qui a permis la création d’un réseau mondial d’informations et qui a pour corollaire la montée de l’opinion publique. Les gouvernements et leurs actes sont désormais sous surveillance permanente.                                                                                                                                                 

2. Thématiques abordées :

 La fin de la guerre froide a plongé la Russie dans un profond chaos économique et politique. Isabelle Facon nous explique que le déclin des années 1990 a en effet entravé le projet de puissance que la Russie poursuit depuis plusieurs siècles et que cette dernière ne pèse plus dans les grandes décisions internationales. D’une part, la politique de réforme ultralibérale adoptée par Eltsine en vue de l’intégration de la Russie à l’économie mondiale a profondément ruiné le pays moralement et économiquement creusant les inégalités déjà présentes. D’autre part, suite à l’effondrement de l’empire soviétique, le pays a été déstabilisé par  une reconfiguration territoriale. Moscou a toujours eu l’impression d’être menacé de tous les côtés, privé de frontières naturelles il a constitué un glacis d’États protecteurs autour de lui qui s’est effondré avec les indépendances des républiques soviétiques. Dans la redéfinition de son identité, c’est donc tout naturellement que la Russie a tenté de reprendre en main l’espace post-soviétique souhaitant en effet apparaître comme un leader au sein de son espace historique. En prenant la tête de la CEI, elle désire prouver à l’occident et au monde entier qu’il existe en Europe un modèle alternatif à celui véhiculé par l’Union européenne autour de la « civilisation » et de l’énergie russe. Cependant, Moscou connaît de grandes difficultés à normaliser ses relations avec les anciennes composantes de l’empire russe. La Russie a toujours été habituée à s’imposer par le militaire et la conquête territoriale et elle ne redoute pas d’être crainte mais elle réalise les limites de cette pression au regard des républiques ex-soviétiques qui différencient les partenariats diplomatiques et économiques. La Russie réalise alors qu’elle a perdu son pouvoir de séduction au sein de son ex-empire.

L’auteur démontre que par ailleurs, la Russie a toujours estimé que pour réaliser son aspiration de grandeur, elle devait participer au jeu européen. Elle recherche notamment des partenariats industriels et technologiques pour rattraper son retard notamment dans les domaines de l’électronique et de l’informatique. Les dirigeants russes ont donc multiplié les discours expliquant qu’ils considéraient la Russie comme une grande puissance européenne à l’image de la lettre rédigée en 2007 par Poutine pour les cinquante ans de l’UE. Ils reprochent néanmoins à l’Europe de se laisser guider par les américains. Durant les années 1990 et 2000, la diplomatie russe s’est donc concentrée sur le rejet de l’ordre international dominé par les États Unis. Elle a essayé de diviser les deux puissance notamment en développant une véritable « diplomatie de l’énergie ». L’Europe est en effet l’un des principaux destinataires des exportations de l’énergie russe et Moscou a tenté d’utiliser ce lien privilégié déclarant qu’un lien économique unissait de facto les deux puissances. Cependant, malgré leurs tentatives d’intégration, les dirigeants russes estiment que Moscou reste marginalisée en Europe et que leurs intérêts notamment en ce qui concerne la sécurité ne sont pas pris en compte.  déclarant que l’OTAN est en réalité l’instrument privilégié des dirigeants américains pour étendre le domaine d’influence vers l’est. Se développe alors un complexe russe face à la menace d’une « communauté euroatlantique ».

Au milieu de la décennie 1990, après avoir été déçu par l’occident, Moscou s’est alors tourné vers l’orient déclarant vouloir prendre en Asie la place que la géographie lui avait donnée. Il souhaite s’appuyer sur des partenaires qui comme lui, refusent la suprématie du monde unipolaire dominé par le système de valeurs occidentales. La Russie a donc tenté d’augmenter les échanges relatifs à l’énergie avec l’Asie, à l’image de son rapprochement avec la Chine ou avec la Turquie mais  tous ces interlocuteurs ont constaté que les positions de la Russie étaient fluctuantes voire incohérentes.

La Russie n’est donc pas parvenue à dégager un nouveau mode d’existence et d’action depuis la fin de la guerre froide et elle constate l’échec relatif de ses efforts pour s’ajuster aux critères de puissance du monde contemporain. Pourtant, selon Isabelle Facon, elle ne donne pas l’impression de vouloir à nouveau se couper du monde, ses dirigeants reconnaissant par ailleurs la responsabilité propre du pays dans le retard russe. Ils inscrivent donc dans leurs discours les thèmes du développement de la démocratie et de la société civile. Par ailleurs, il semble que le Kremlin perçoive les avantages quant à l’utilisation de méthodes douces pour accroître son influence à l’instar du « soft power » qu’il tente de mettre en œuvre afin d’exporter son modèle politique de « démocratie souveraine » en le présentant comme une alternative à la démocratie libérale européenne.

Cependant, depuis le début des années 2000, la Russie est devenue un pays moins démocratique au sens occidental du terme. On constate en effet de la part de Moscou un durcissement des tendances centralisatrices, une limitation du pluralisme politique, un rétrécissement de l’espace public, des pressions constantes sur les médias et le retour de la puissance de l’État dans l’économie, tous ces éléments ne témoignent pas d’une véritable volonté de changement. L’auteur explique que « se considérant comme une puissance de facto de par ses traits géographiques et également de par sa possession de l’arme nucléaire, la Russie pourrait être amenée à faire le choix de peser sur la scène internationale uniquement par la nuisance, l’obstruction ou la coopération conditionnelle ».

L’avenir nous dévoilera le positionnement futur que la Russie adoptera entre volonté d’ouverture et multilatéralisme ou repli sur soi et tendance à l’unilatéralisme.

 3. Analyse critique :

 La Russie moderne et ses enjeux géopolitiques ont toujours suscité l’intérêt et la réflexion, en témoignent les nombreuses publications sur le sujet. Selon un plan thématique, Isabelle Facon analyse les faits actuels tout en se référant à des aspects historiques. Possédant une connaissance précise de l’état d’esprit des Russes, de leur vision de leur pays et du monde, elle décrypte avec finesse les déclarations et actions de leurs dirigeants ce qui permet de comprendre les enjeux de la géopolitique russe moderne. La seule lacune de la publication est le manque de données sur la catastrophe démographique russe, élément primordial à la compréhension des dynamiques politiques du pays.

L’évolution du contexte depuis la parution de l’essai d’Isabelle Facon semble conforter la thèse d’un retour pour la Russie à ses vieux démons impérialistes, Vladimir Poutine alors qu’il se pose en défenseur du multilatéralisme, consacrant l’ONU comme garant de l’ordre mondial et érigeant en principes fondamentaux la souveraineté des États et la non ingérence dans les affaires internes ne joue pas le jeu des règles internationales. Le 22 août 2012, après un long processus (dix-huit ans de négociations), la Russie est entrée au sein de l’Organisation mondiale du commerce devenant le 156ème membre, signe que la Russie progresse dans le sens de la coopération internationale. Pourtant, de nombreux experts pointent du doigt le fait que cette adhésion relève plus de l’opportunisme politique et qu’en réalité, la Russie ne démontrent pas une réelle volonté d’intégration.

Par ailleurs, l’organisation des JO de Sotchi en 2014 constituait une opportunité de visibilité sur la scène internationale pour la Russie[1]. Pourtant, les polémiques sur la gestion de l’événement ont été constantes. D’une part le budget astronomique a été pointé du doigt et les accusations de corruption ont été nombreuses, les associations écologistes ont également dénoncé les dégâts causés par les travaux pharaoniques effectués. Par ailleurs, les critiques politiques sont les plus virulentes. Les organisations de défense des Droits de l’Homme ont dénoncé les interpellations d’opposants au régime de Vladimir Poutine[2].

A la fin de l’année 2013, éclate en Ukraine un violent conflit entre pro-russes et pro-européens. Face aux tentatives d’intervention occidentales, Vladimir Poutine déclare que : «La Russie se réserve le droit de recourir à toutes les options disponibles, y compris la force en dernier ressort ». Le 16 mars 2014, les Ukrainiens de Crimée disent « oui » au référendum d’autodétermination. La Russie a donc repris le contrôle de ce territoire stratégique et de ses bases militaires. Le conflit s’étend alors à l’est de l’Ukraine dans les régions de Donetsk et Louhansk où d’autres référendums d’autodétermination sont organisés. L’armée russe se déploie alors tout autour de l’Ukraine, un cessez le feu a été collégialement décidé en février 2015 mais il peine à être respecté.

Ces récents événements sont autant de signes qui témoignent que Moscou semble avoir opté pour un retour à l’emploi de la force militaire tout en privilégiant la « hard security ».