France > Tribune de Stefanu Poli

Le “dénisme” ou le déni permanent de la crise écologique

Un cas d’école : l’Agence Internationale à l’Énergie
L’agence Internationale à l’Énergie (AIE) vient de publier son rapport annuel pour 2013.
Une représentation graphique très intéressante s’y trouve :
l’estimation de la production mondiale de pétrole pour les prochaines années en ne considérant que les champs actuellement en exploitation.
Une production qui fournit grosso-modo les 4/5ème de l’offre actuelle, le reste étant complété par du “non conventionnel”
Que nous dit ce graphe ? Que l’actuelle production aura diminué de moitié en 2020.
Jamais, l’industrie pétrolière -au niveau mondial- n’aura eu à faire face à un déclin d’une telle envergure et à un tel rythme…
production-decline-WEO2013
 
Mais l’AIE se veut rassurante !  Une telle diminution n’aura lieu que si “l’industrie arrête aujourd’hui d’investir dans la recherche et la mise en production de nouvelles ressources”
pour conclure que “le déclin ne mène pas toujours à la chute”… puisqu’il va être “un moteur majeur des investissements dans la production”.
Traduisons : la déclin naturel de la production va être en grande partie compensé par les futurs progrès de la science, de la technologie et de l’industrie.
L’Agence ne souligne-t-elle pas, par ailleurs, que la demande mondiale de pétrole va continuer à s’accroître passant de 87 à 101millons de barils par jour (mb/d) d’ici 2035 !
-Sous entendu qu’il n’y aura pas d’autre alternative possible que de satisfaire à cette demande !-
Le “dénisme” ou l’art du déni permanent pour évacuer des questions embarrassantes…
La réaction de l’AIE est très symptomatique. Elle n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des dénis à répétition pratiqués par les pouvoirs publics et autres autorités -nationales et internationales-
Bien que la vitesse actuelle de destruction de la biosphère hypothèque de plus en plus gravement le devenir de l’humanité, elle-même,
comment expliquer que nos décideurs -International, Etat ou secteur privé-, y compris même de nombreux intellectuels, feignent à ce point d’en ignorer son importance ?
Pensons nous raisonnablement que l’actualité relayée par les médias nationaux consacre suffisamment de temps à cette question au regard de la gravité de ses implications ?
Tout se passe comme si (presque) tout le monde “savait”, mais “refusait de croire”…
Comme si, pour nos décideurs, le simple fait “d’évacuer” cette question si perturbante, à leurs yeux, pouvait conduire à la faire disparaître et à les laisser tranquille.
Ce déni permanent, pourquoi persiste-t-il ?
Une vision du monde commune au libéralisme et au socialisme
 
Ce défi vital auquel nous sommes confrontés est ignoré parce que la vision du monde dominante -et que l’on pourrait qualifier de “progressiste”- l’estime tout simplement inconcevable.
Si cette menace était officiellement reconnue, elle remettrait fondamentalement en cause le paradigme dominant et des pans entiers du fonctionnement de notre société.
Quelque soit la période de l’histoire de l’humanité, toute société humaine s’est toujours fondée sur une vision du monde.
Une vision du monde, c’est ce qui constitue un ensemble cohérent de règles et de croyances régissant les comportements de chacun des membres, les liens qui les unissent et qu’ils entretiennent avec le restant biosphère… Une vision, fil conducteur, qui donne un sens à leur existence…
De telles croyances et préjugés ? Les penseurs modernistes prétendent s’en affranchir au nom d’un certain  “rationalisme” prétendument “scientifique”…
La vision du monde sur laquelle s’appuie notre société moderne atteste que tous nos bienfaits -bien-être et richesse matériels- sont les résultats des progrès scientifiques, techniques et industriels.
Tout ce que nous offre -gratuitement- la biosphère (un air sain, un climat stable, des sols fertiles et une eau pure, un monde vivant et diversifié…) est passé sous silence ou jugé secondaire ou sans valeur. Certains idéologues progressistes ne vont-ils pas jusqu’à affirmer que l’espèce humaine est parvenue à “s’arracher” de la nature, a “s’en affranchir” ?
Pour optimiser notre “niveau de vie”, il faut donc maximiser le développement économique, accroitre la croissance du PIB et contribuer à l’expansion de ce modèle partout dans le monde.
Le progressisme : un nouvel obscurantisme ?
Dénoncer -ne serait-ce même simplement évoquer- les retombées destructrices du “progrès  ” revient à blasphémer “l’évangile progressiste”.
On retrouverait ainsi d’un coté “les rationalistes” nécessairement “progressistes” et de l’autre, tous les “obscurantistes” parmi lesquels “les écologistes”.
Certes, certains “progressistes” en viennent parfois à stigmatiser quelques retombées du “progrès”, mais ce n’est pas pour remettre en cause ce même progrès !
C’est pour mieux dénoncer les dysfonctionnements d’un modèle de redistribution économique qu’ils jugent obsolète ; socialiste pour les uns, libéral pour les autres…
Mais, même s’ils s’en défendent et tiennent à tout prix à se différencier, libéraux et socialistes adhèrent au même schéma de pensée,
L’un des plus éminents chefs de file actuel de l’école de cette pensée progressiste, le très libéral Guy Sormann, ne revisite-t-il pas – à sa manière- le “sens de l’histoire”  ?
Une histoire ponctuée par l’avancée des progrès scientifiques et techniques… devant conduire à la “prospérité universelle” avec une société sans classe telle que l’imaginait Marx.
Certes, pour Sormann, seule la mondialisation -libérale- est à même de nous conduire à cette “prospérité”. Il s’agit même selon lui, d’une donnée scientifique
Après le socialisme scientifique cher à Marx, ne voit-on pas apparaître le “libéralisme scientifique” défendu par de nouveaux maîtres penseurs libéraux ?
Sortir des ténèbres, c’est en finir avec le “sens de l’histoire”
Libéralisme et socialisme sont les deux faces de cette même médaille “progressiste”,
Malgré d’ apparentes divergences, Sormann tout comme Marx défend une vision déterministe du “sens de l’histoire”…
Une histoire faite de “progrès” au sens large considérée s’inscrire dans le prolongement de l’évolution des espèces, elle-même synonyme de “progrès”…
N’est ce pas ce même “sens de l’histoire” qui sert, aujourd’hui, de fil conducteur aux dirigeants de ce monde et les conduisent à le plonger dans les ténèbres ?
Pour nous, une chose est sure ; il est le plus sur moyen d’aboutir à “la sixième extinction de masse”.
La sixième extinction ? Ce n’est pas nous qui le disons, c’est ce qu’affirment de véritables scientifiques et non des “illuminés”
En guise de “progrès” dans l’évolution, nous y voyons plutôt des signes alarmants de rupture ayant pour cause une dynamique de destruction à grande échelle
Et si nous remettions en cause “le sens de l’histoire” ?