Au nid soit qui Mali panse

Soixante avions engagés, des hélicoptères, des blindés, des forces spéciales… notre armée a brillamment rappelé à une poignée de moudjahidines les lois de la guerre en rase campagne. Surfant sur la vague d’enthousiasme populaire consécutive à cette démonstration, notre président s’est fendu d’un habile discours, qu’il convient toutefois de nuancer.

Côté coeur, rien à dire : “En d’autres temps, vous êtes venus à notre secours, merci à vous, nous avions une dette…” La foule chavire, c’est parfait.

Côté Business et Boutique, c’est moins bien :“…, je ne sais quel intérêt, nous n’en avons aucun !”
Belle contre vérité ! Légitimes ou non, nos intérêts dans cette région sont évidents. Portés par des grands groupes privés ou contrôlés par l’état, ils alimentent nécessairement les pensées stratégiques et tactiques de nos gouvernements.
La Françafrique étant , parait-il, tombée dans les poubelles de l’histoire, il reste important de s’interroger sur le caractère équitable ou non de cette présence économique. De la réponse à cette interrogation dépend la légitimité de nos intérêts.

Second motif de questionnement : M.Hollande souhaite pour le Mali l’avènement d’une démocratie exemplaire.
“Vaste programme ! ” aurait dit le Général. Car si le concept de démocratie convient assez bien aux états-nations du monde occidental, il s’applique plus difficilement aux entités post coloniales, contraintes par des frontières qui ignorent l’histoire, les réalités humaines, les langues et les cultures.
Les Touareg sont 800000 au Niger, leur espace ancestral de nomadisation s’étend sur la moité orientale du Sahara algérien, traverse le Sahel malien jusqu’au nord du Burkina Faso et, au nord du Niger, mord sur le sud libyen. Sans oublier les autres ethnies,noires ou “peaux claires”, sédentaires ou nomades,chrétiennes, musulmanes ou autres qui viennent compliquer le puzzle.

La construction d’un état démocratique malien exigera donc, non seulement une patiente harmonisation culturelle et sociale, mais encore des négociations épineuses avec les pays voisins, en particulier avec l’Algérie qui a aussi ses Touareg. N’oublions pas de tirer les leçons des situations comparables vécues en Europe centrale et dans les territoires Kurdes du Moyen Orient.
Le risque de paix au Mali n’est pas pour demain. Il faut espérer que l’armée française saura maintenant affronter les embuches d’un conflit asymétrique avec des groupes djihadistes adossés au Moyen Orient.
A moins que, comme il est très souhaitable, nos gros oiseaux de fer et nos pioupious des sables retrouvent rapidement la sécurité de leur nid.

Notre troisième sujet de réflexion est, une fois de plus, celui de l’Europe. Une fois de plus, l’Europe a été surprise culotte à terre par l’urgente nécessité de sauver le soldat Bamako. Et les média se répandent en lamentations : où est la défense européenne ? Où est la solidarité des 27 états de l’Union ?
Réponse : néant, ou peu s’en faut. Pour tout potage, quelques encouragements gratuits, une once de soutien logistique, des félicitations plus formelles qu’enthousiastes…mais aucune volonté d’engagement sur le terrain. Comme si la France était seule intéressée par l’Afrique, comme si la poussée conquérante du terrorisme islamiste ne concernait pas toute l’Europe.

Le constat de cette solidarité défaillante n’est pas réjouissant mais il n’est qu’une toute petite partie du problème. Il ne fait que révéler l’incapacité de l’Europe à construire sa propre cohérence, à définir les fondement de sa présence dans le concert international, à se doter d’une trame diplomatique consensuelle. On notera d’ailleurs que cette carence extérieure reflète fidèlement les dysharmonies internes en matière de choix économiques,de fiscalité, de régimes sociaux. Dans ces conditions, comment l’ambition d’une défense commune pourrait-elle prospérer ?

En vérité, au lieu de faire évoluer son projet initial vers le grand modèle de civilisation dont le monde a aujourd’hui besoin, l’Europe s’est transformée en gros ventre mou d’états boutiquiers dont le seul horizon est le fond de leur tiroir-caisse.
Pas de quoi enthousiasmer les foules et ça se voit. Mais quel gisement de propositions à creuser pour des écologistes convaincus !